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  • Déontologie journalistique en Belgique : Comprendre le cadre légal et la hausse marquée des plaintes

Dans un paysage médiatique en constante mutation, la relation entre le public et les professionnels de l’information s’est profondément transformée. Historiquement perçue comme un mécanisme discret destiné à l’autorégulation interne des rédactions, la déontologie journalistique s’est imposée en Belgique comme un véritable baromètre des tensions sociales.

Face à la polarisation des débats, notamment sur les plateformes numériques, le public se saisit de plus en plus des outils institutionnels pour contester ou interroger la rigueur du traitement de l’actualité. Au cœur de cette dynamique, les données issues du récent rapport annuel 2025 du Conseil de déontologie journalistique (CDJ) mettent en lumière une sollicitation inédite de cette instance. Comprendre comment ce modèle moral absorbe aujourd’hui une hausse massive des réclamations nécessite d’analyser en détail son cadre légal et sa position singulière par rapport aux autres systèmes de régulation européens.

Points Clés à Retenir

  • Le CDJ agit en tant qu’organe d’autorégulation pour les médias francophones et germanophones de Belgique.
  • Le système repose sur une autorité morale, l’institution n’ayant pas vocation à se substituer à un tribunal pénal.
  • Le nombre de plaintes soumises au conseil a enregistré une augmentation de 83 % entre 2023 et 2025 (de 133 plaintes à 243 plaintes), et de 33 % entre 2024 et 2025.
  • Le Code de déontologie intègre notamment la loi de 2005 sur la protection des sources journalistiques.

Qu’est-ce que le Conseil de déontologie journalistique (CDJ) en Belgique ?

Un fondement institutionnel

Pour appréhender le système belge, il convient d’abord d’en préciser la nature juridique. Le Conseil de déontologie journalistique (CDJ) a été créé en 2009 et repose sur un accord de coopération entre la Communauté française (Fédération Wallonie-Bruxelles) et la Communauté germanophone. Ce cadre officiel ancre l’institution dans le paysage institutionnel. Sa création répondait à la volonté de la profession de se doter d’une structure capable de statuer sur les pratiques éditoriales sans recourir à la censure étatique.

Il est crucial de dissiper une confusion fréquente : le CDJ n’est pas un tribunal mais une autorité morale. Contrairement à une juridiction classique, son action se traduit par des avis motivés, fondés sur l’examen rigoureux des pratiques professionnelles, que les médias membres concernés s’engagent conventionnellement à publier lorsqu’une faute est avérée.

Encadré : Les quatre piliers du Code de déontologie

L’évaluation des pratiques s’appuie sur un référentiel strict. Le Code de déontologie journalistique est articulé autour de quatre axes principaux, qui guident l’instruction de chaque dossier :

  • Diffuser des informations vérifiées : l’exigence de recouper les sources et d’éviter la propagation de fausses nouvelles.
  • Recueillir et diffuser les informations de manière indépendante : la garantie de ne céder à aucune pression commerciale, idéologique ou politique.
  • Agir loyalement : l’obligation d’utiliser des méthodes transparentes pour obtenir des informations, sauf exception justifiée par l’intérêt public.
  • Respecter les droits des personnes : la préservation de la dignité humaine, de la vie privée et du droit à l’image.

Comment le CDJ s’articule-t-il avec la législation et le CSA ?

Le mécanisme de passerelle avec le CSA

Bien que le CDJ opère en toute indépendance, son mandat s’inscrit dans un écosystème où cohabitent d’autres instances régulatrices, comme le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Alors que le CSA veille au respect des obligations légales par les éditeurs de services audiovisuels, un protocole strict a été mis en place pour éviter les conflits de compétences. Les plaintes portant exclusivement sur des questions de déontologie qui parviennent au CSA sont transmises au CDJ. Lorsqu’une plainte adressée au CSA soulève à la fois une infraction potentielle à une disposition législative en matière d’audiovisuel et une disposition déontologique, le CSA sollicite l’avis du CDJ ; il ne peut s’en écarter que sur décision motivée et au terme d’une procédure de concertation avec ce dernier. Ce mécanisme garantit que les dérives éditoriales soient jugées par des pairs et des représentants de la société civile, selon les critères du journalisme, et non selon des critères purement administratifs.

L’intégration des normes légales

Si la déontologie relève de l’autorégulation, elle ne s’abstrait pas pour autant du droit dur. Les journalistes belges exercent sous un cadre légal protecteur et contraignant. La Loi du 7 avril 2005 relative à la protection des sources journalistiques est mentionnée dans le Code de déontologie. Cette imbrication montre que l’éthique professionnelle s’appuie sur le socle législatif fédéral pour garantir le secret des sources, condition indispensable au journalisme d’investigation. Ainsi, le CDJ veille non seulement à ce que les professionnels respectent les droits du public, mais aussi à ce qu’ils fassent valoir leurs propres droits légaux dans l’exercice de leur fonction.

Pourquoi les plaintes ont-elles fortement augmenté entre 2023 et 2025 ?

Une lecture hâtive des statistiques récentes pourrait suggérer une détérioration soudaine de la rigueur journalistique en Belgique. L’examen minutieux des données révèle toutefois une dynamique sociologique très différente. Entre 2023 et 2025, le nombre de plaintes a augmenté de 83 % (passant de 133 à 243 saisines), une inflation spectaculaire qui reflète davantage une mutation des comportements du public qu’un effondrement qualitatif des rédactions. Toutefois, cette augmentation marquée peut également s’expliquer par une plus grande visibilité institutionnelle du CDJ — liée notamment à des efforts de communication (campagne TV et radio, podcast, présence accrue sur les réseaux sociaux) — et par des attentes croissantes du public en matière de transparence médiatique.

Les chiffres d’une pression structurelle

Le rapport annuel 2025 publié par le CDJ offre un éclairage précis sur ce phénomène. En 2025, le CDJ a reçu 243 plaintes pour 1 022 parties plaignantes, contre 183 plaintes pour 342 personnes en 2024. Le volume d’activité s’illustre également par 90 dossiers ouverts en 2025, contre 54 dossiers ouverts en 2024. Parallèlement, l’instance a traité 132 demandes d’information en 2025 (contre 130 en 2024), dont 42 % provenaient directement des rédactions, soulignant l’importance de son rôle consultatif.

Tableau récapitulatif de l’activité du CDJ (2024-2025)

Indicateur20242025
Plaintes reçues183243
Parties plaignantes3421 022
Dossiers ouverts5490
Demandes d’information130132 (dont 42 % des rédactions)

L’impact des campagnes coordonnées

Cette asymétrie mathématique s’explique par la nature des saisines. En 2025, un seul dossier comptait 336 plaignants. Cette concentration démontre rationnellement que la hausse n’est pas distribuée uniformément sur l’ensemble de la production médiatique. Elle est au contraire propulsée par des campagnes coordonnées, souvent organisées sur les réseaux sociaux.

Face à un traitement médiatique jugé clivant ou perçu comme partial sur des sujets sensibles, des groupes d’internautes se mobilisent pour solliciter massivement le CDJ. L’institution, conçue initialement pour traiter des litiges individuels ou structurels précis, absorbe désormais des vagues d’indignation collective. La hausse des saisines indique que le public a pleinement intégré le CDJ comme outil d’expression démocratique, forçant le modèle à démontrer sa capacité de résilience face à la polarisation numérique.

Comment le modèle belge se compare-t-il aux autres systèmes d’autorégulation ?

Le système belge ne constitue pas une anomalie continentale. Selon des données institutionnelles européennes, une vingtaine de pays de l’UE disposent de Conseils de presse, des organes indépendants composés de journalistes et d’éditeurs. Cependant, la maturité et les prérogatives de ces instances varient fortement d’un État à l’autre.

Matrice des cadres de régulation

Modèle de régulationAnnée de fondationNature de l’organePortée des décisions
CDJ (Belgique)2009Conseil national d’autorégulation paritaireAutorité morale avec publication de décisions (pour les membres)
CDJM (France)2019Conseil de médiationAvis purement consultatifs
JTI (International)2018Initiative de certification globaleLabel volontaire basé sur un audit de processus

Une maturité institutionnelle

Le modèle belge se distingue par son antériorité. Bénéficiant d’un ancrage plus ancien que son équivalent hexagonal, il profite d’une intégration plus profonde dans la culture des rédactions. À titre de comparaison, le Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM) en France ne peut que rendre des avis consultatifs. Plusieurs observateurs soulignent ainsi la capacité d’action plus limitée du modèle français, relevant que ses décisions s’apparentent davantage à des recommandations qu’à une stricte régulation.

À l’échelle internationale, l’approche évolue vers la standardisation préventive. La Journalism Trust Initiative (JTI) est un projet lancé en 2018 par Reporters sans frontières (RSF) pour certifier les médias volontaires à travers le monde. Tandis que la JTI agit en amont par la labellisation des processus éditoriaux, le CDJ belge intervient en aval, sur plainte, maintenant ainsi un dialogue continu avec le public.

Foire Aux Questions (FAQ) : Comprendre les droits du public

Qui a le droit de déposer une plainte au CDJ ?

Toute personne physique ou morale peut saisir le CDJ, à condition que la plainte concerne une pratique journalistique précise diffusée par un média francophone ou germanophone de Belgique. Il n’est pas nécessaire d’être directement cité ou lésé par l’article ou le reportage : un citoyen ou une association agissant pour la défense de l’intérêt public peut introduire un dossier gratuitement. Le Conseil intervient en priorité en tant que médiateur entre les parties, avant toute instruction formelle.

Que se passe-t-il si un média belge n’est pas membre du CDJ ?

L’adhésion formelle démontre l’engagement éthique d’une rédaction, mais son absence n’empêche pas le Conseil d’agir. Le CDJ est compétent pour examiner une plainte visant n’importe quel contenu d’information journalistique en Fédération Wallonie-Bruxelles. Toutefois, un média non membre n’a pas l’obligation de publier à ses frais la décision rendue, bien que l’avis du Conseil soit rendu public de manière transparente sur son propre site institutionnel.

Quels sont les défis futurs de l’autorégulation journalistique ?

À l’horizon des prochaines années, le modèle d’autorégulation s’apprête à affronter un bouleversement d’une toute autre nature : l’intégration massive de l’intelligence artificielle dans la chaîne de production de l’information. La question de l’imputabilité humaine face à des contenus générés algorithmiquement obligera nécessairement les instances morales à réévaluer la portée de leurs principes. Comment garantir l’indépendance de la collecte et la loyauté des méthodes lorsque l’outil de rédaction opère selon des biais technologiques invisibles ? Le CDJ devra adapter l’interprétation de ses quatre axes fondateurs pour que l’éthique journalistique demeure applicable dans un écosystème où la notion même d’auteur se dilue.

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