Poser une caméra ou allumer un dictaphone semble souvent un acte anodin. En réalité, recueillir la parole d’un collaborateur, d’un client ou d’un citoyen en Belgique dépasse désormais le simple cadre éditorial.

Depuis l’entrée en vigueur du RGPD, l’interview n’est plus une simple discussion informelle, c’est une véritable opération de traitement de données.

Cette évolution réglementaire modifie la donne pour les journalistes, les ressources humaines et les créateurs de contenu. Toute captation audio ou vidéo réalisée en dehors d’un cadre strictement personnel ou domestique relève de la compétence de l’Autorité de protection des données (APD).

Le consentement verbal jeté à la volée ne suffit plus pour diffuser un témoignage de manière légale. Les professionnels de la communication doivent maintenant composer avec un cadre strict, incluant des décharges spécifiques et, parfois, des analyses de risques poussées.

Loin d’être un simple frein, cette structuration réglementaire force les entreprises à repenser leur approche éthique de l’image et de la vie privée, tout en garantissant un contrôle accru aux citoyens interrogés.

Points clés à retenir

  • Cadre obligatoire : Toute interview ou captation vidéo est un traitement de données soumis à la surveillance stricte de l’Autorité de protection des données.
  • Consentement strict : L’accord de la personne filmée doit être libre, univoque, éclairé et spécifique à chaque finalité du projet de diffusion.
  • Droits conservés : Même après publication, l’interviewé conserve des droits sur son image et peut, dans certaines conditions, exiger la rectification ou s’opposer à la diffusion du contenu.
  • Analyse d’impact : Les documentaires ou enquêtes abordant des sujets sensibles avec des personnes vulnérables peuvent nécessiter une évaluation préalable (AIPD), selon les critères définis par l’APD, sauf exemptions.

Comment recueillir légalement le consentement et respecter le droit à l’image ?

Le droit à l’image est reconnu à chacun. En Belgique, c’est à la personne seule de décider si des images sur lesquelles elle figure peuvent être prises puis utilisées, et non à l’employeur ou au réalisateur.

Pour la majorité des entreprises, la collecte de témoignages repose sur un accord formalisé, bien qu’il existe d’autres bases légales, comme l’exemption journalistique prévue par l’article 85 du RGPD.

La fin du consentement global

Le consentement obtenu avant une captation doit remplir plusieurs critères cumulatifs. Il doit être libre, spécifique, éclairé et univoque.

L’Autorité de protection des données souligne d’ailleurs que ces critères de validité forment un tout indivisible.

Concrètement, faire signer une décharge mentionnant une « utilisation pour tous supports présents et à venir » ne respecte pas ce standard. Informer oralement le sujet en lui disant « je filme pour nos réseaux sociaux » n’autorise en aucun cas à recycler la vidéo ultérieurement pour une campagne d’affichage.

Le principe de minimisation des données

De plus, même lorsqu’un consentement formel est validé, le professionnel reste soumis à une limite fonctionnelle. On ne peut pas traiter des données à caractère personnel dont on n’a pas besoin pour atteindre son but.

Si un responsable des ressources humaines interviewe un employé sur ses méthodes de gestion de projet, il n’a aucune justification pour demander et stocker son adresse privée ou des détails sur sa situation familiale.

Vérification systématique de l’interview

Pour traduire ces exigences abstraites en actions de terrain, les professionnels peuvent s’appuyer sur une vérification systématique avant toute prise de son :

  • Transparence de l’objectif : Documenter la finalité exacte du témoignage dans la demande (exemple : vidéo interne d’intégration).
  • Périmètre de diffusion : Lister exhaustivement les plateformes où le média final sera publié.
  • Durée de conservation : Fixer une date limite d’utilisation de l’image, proscrivant les cessions illimitées.
  • Action positive : Exiger une signature explicite du document d’information, sans utiliser de case pré-cochée.

Quand une analyse d’impact (AIPD) devient-elle obligatoire pour une interview ?

Si un consentement encadré suffit pour la majorité des projets de communication d’entreprise, certains formats documentaires s’aventurent sur un terrain plus complexe.

Dès lors que l’interview aborde la sphère intime ou implique des profils particuliers, une simple décharge ne garantit plus la conformité du traitement.

Les critères déclencheurs de l’APD

Le Groupe de Travail Article 29 (dont les lignes directrices WP248 ont été reprises et confirmées par le Comité européen de la protection des données) a identifié au niveau européen neuf critères qui doivent mener à réaliser une analyse d’impact prévue à l’article 35 du RGPD.

La ligne directrice est la suivante : la présence d’au moins deux de ces critères constitue un signal fort présumant la nécessité d’une analyse d’impact (AIPD), bien qu’un seul critère puisse parfois suffire selon le niveau de risque et que le responsable de traitement conserve une marge d’appréciation.

Cette obligation procédurale confirme que des entretiens spécifiques exigent une documentation des risques avant même le début des tournages.

Combinaisons à risque sur le terrain

Pour un réalisateur ou un RH, cette théorie juridique se traduit rapidement en défis pratiques. Le cumul de deux facteurs laisse fortement présumer l’obligation de l’AIPD pour un simple recueil de témoignages. Voici quelques situations combinatoires :

  • Témoignages médicaux : Interviewer des patients au sein d’une structure de soins médicaux (croisement de données de santé et de personnes vulnérables).
  • Enquêtes de terrain : Filmer de manière dissimulée des travailleurs précaires pour dénoncer des abus (suivi systématique croisé avec des données sensibles).
  • Micro-trottoirs orientés : Collecter des opinions politiques lors d’une manifestation rassemblant des mineurs d’âge.

Les exemptions pour les formats classiques

Heureusement, tous les projets audiovisuels ne nécessitent pas ce niveau de rigueur bureaucratique. L’Autorité de protection des données belge a publié une liste épinglant plusieurs catégories de traitements pour lesquels une analyse d’impact ne doit pas être effectuée.

Ces exemptions couvrent certains traitements spécifiques, à condition qu’ils ne présentent pas de caractéristiques à risque élevé. Ainsi, selon le contexte et les données effectivement traitées, une interview interne visant à valoriser le parcours professionnel d’un employé pourrait être dispensée de cette charge administrative.

Que se passe-t-il après la diffusion : quels sont les recours possibles ?

La mise en ligne ou la diffusion publique d’une interview ne marque pas l’extinction des devoirs de son créateur. En matière de données personnelles, un accord ne constitue jamais une renonciation définitive aux libertés individuelles.

Les droits inaliénables de l’interviewé

Le signataire d’une décharge conserve un contrôle actif sur la trajectoire publique de ses informations.

Après avoir donné son consentement pour une photo ou une vidéo, la personne bénéficie systématiquement du droit à l’information, du droit d’accès aux fichiers, et du droit de rectification.

En outre, dans certaines conditions, l’individu conserve son droit d’opposition. Si un ancien collaborateur estime des années plus tard qu’une capsule vidéo d’entreprise lui porte un préjudice professionnel dans sa nouvelle carrière, il dispose de leviers juridiques pour tenter de faire cesser la diffusion.

Recours légaux et gestion des plaintes

Lorsque la communication rompt entre le producteur de l’interview et le témoin, le régulateur belge propose des mécanismes de résolution. Les citoyens confrontés à un problème en matière de protection des données ou victimes d’une infraction en matière de vie privée peuvent directement demander une médiation.

Si le retrait du témoignage est refusé abusivement, ces personnes peuvent également déposer une plainte formelle auprès de l’APD. Ce recours peut déclencher une instruction administrative visant le responsable du traitement.

De leur côté, les journalistes et professionnels des médias cherchant à valider le cadre légal de leurs projets documentaires bénéficient d’un canal spécifique. Les membres de la presse peuvent poser leurs questions ou envoyer leurs demandes d’interview à l’adresse communication@apd-gba.be.

Questions Fréquentes (FAQ) sur les témoignages et le RGPD

Puis-je réutiliser une interview pour la campagne d’une entreprise partenaire ?

Non. Un accord de diffusion est strictement lié à l’entité juridique qui a procédé à la collecte initiale. Si vous souhaitez prêter, céder ou vendre une captation à une société tierce, vous devez impérativement obtenir une nouvelle autorisation contractuelle couvrant cet usage précis et cet acteur externe.

Le RGPD s’applique-t-il différemment si j’interviewe un dirigeant en B2B ?

Le cadre juridique protège les personnes physiques, quel que soit le contexte de l’échange. Lorsqu’un directeur s’exprime au nom de sa société, ses traits physiques et sa voix demeurent des données personnelles. Les impératifs de conformité pour cette captation professionnelle restent identiques à ceux d’un micro-trottoir grand public.

Quelle est la responsabilité d’un vidéaste freelance face aux données collectées ?

Un prestataire externe agit souvent sous le statut de « sous-traitant » pour l’entreprise commanditaire, bien qu’il puisse être qualifié de responsable de traitement autonome ou conjoint s’il décide lui-même des moyens et finalités du projet. S’il agit en tant que sous-traitant, il doit néanmoins s’assurer de la sécurisation de ses espaces de stockage et garantir la suppression des rushs non utilisés à l’issue de sa mission contractuelle.

La conformité au RGPD signe-t-elle la fin de la spontanéité documentaire ?

La judiciarisation de la collecte de témoignages opère aujourd’hui comme un puissant filtre éthique sur les méthodes de production.

En obligeant les intervieweurs à clarifier leurs intentions avant d’allumer un micro, ce cadre réglementaire rééquilibre le rapport de force entre le réalisateur et celui qui livre son histoire. À l’ère de l’intelligence artificielle générative et de l’hyper-manipulation de l’image, sanctuariser la souveraineté de l’individu sur son récit devient un prérequis de la confiance numérique.

La question de l’avenir se pose désormais : ce formalisme administratif laissera-t-il encore de la place à la spontanéité documentaire, ou lissera-t-il irrémédiablement les échanges au profit de la stricte sécurité juridique ?

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